JACQUES ROUBAUD

Bien que cet ouvrage soit des plus sérieux, on s’y promène avec délectation, presque comme dans une des œuvres fleuves qui composent le cycle autobiographique de Jacques Roubaud, le Grand incendie de Londres. A cette différence près qu’ici le jeu de pistes a été parcouru par quelqu’un d’autre que soi, qui a pris la peine et le temps d’en décrypter quelques secrets et énigmes. Et c’est ainsi que les intuitions mais aussi les interrogations nées à la lecture de l’œuvre foisonnante de Roubaud s’éclairent, un peu comme dans ce jeu des enfants d’autrefois noircissant au crayon à papier la surface d’une feuille blanche qui tout à coup laissait naître un dessin caché. Le dessin dans le tapis, au fond, qui est un des clés de l’œuvre roubaldienne.

Véronique Montémont, l’ auteur de cet essai brillant, très documenté et fouillé, est universitaire. Elle a travaillé sur Roubaud, mais aussi sur Jacques Garelli et sur Lorand Gaspar. Une clé supplémentaire de sa passion pour Roubaud est qu’elle s’intéresse également à la photographie et aux rapports de cette dernière avec la littérature. Un des chapitres les plus émouvants explore en effet l’œuvre d’Alix Cléo Roubaud, la femme de Jacques, morte d’une embolie pulmonaire trois ans seulement après leur mariage. Elle était photographe et a laissé un journal que son mari a fait publier. Elle est la figure centrale de toute l’œuvre ainsi que le frère suicidé lorsque le poète approchait de la trentaine.

Le nombre est le fil d’Ariane qui guide Véronique Montémont dans le labyrinthe. L’amour du nombre dont elle montre bien toutes la complexité et les composantes : amour du nombre exprimé dans la passion mathématique et l’intérêt de Roubaud pour le fameux Bourbaki (groupe de mathématiciens qui ont « refondé » les mathématiques), mais aussi dans sa passion poétique, autour de deux formes principales, le sonnet dont Roubaud est à la fois explorateur et fin connaisseur et les formes japonaises, principalement haïku et tanka. Sur chacun de ces points, le livre de Véronique Montémont va très au fond, dans le détail, fournissant maintes clés et maints exemples. Lesquels -et ce n’est pas un des moindres intérêts de cet ouvrage- permettent de revisiter, panoramiquement en quelque sorte, toute l’œuvre de Roubaud, sous ses versants poésie, romans, écrits oulipiens, textes pour enfants, etc. ; amour du nombre qui s’appuie sur une « conscience numérique omniprésente » (372) comme si l’adulte n’avait jamais cessé d’utiliser le subterfuge de l’enfant, tout compter pour moins s’ennuyer.

©Florence Trocmé in Poézibao